Processus de réalisation des rêves

#26

Salut,

Ça fait deux jours que j'utilise mon bureau pour travailler. Il y a quelques années, à l'aube de ma reprise d'études, j'ai investi quelques dizaines d'euros dans une grande planche en sapin, je l'ai posée sous la fenêtre de la deuxième pièce de l'appartement. Soutenue d'un côté par une étagère Kallax à l'horizontale et de l'autre côté par un pied téléscopique, fixée au mur du fond par mon père qui craignait que tout se casse la gueule (il a bien fait, je pense), cette planche me fait donc un bureau gigantesque, face au mûrier qui court le long du mur. C'est royal. Il y a même un lit pour le chat.

Problème, ce bureau est un poil trop haut. Pendant des années, j'utilisais une chaise normale puis un fauteuil pour m'assoir à ce bureau et c'était super inconfortable. J'avais les avant-bras sciés par le bord du plan de travail. Fastforward to le confinement 2, mon mec qui trouve un boulot qu'il entamera directement en télétravail, et la nécessité d'avoir deux espaces de travail séparés. On a assez vite remarqué que si on bossait tous les deux dans le canapé, on se tirait vers le bas et ça finissait en sieste générale. Mon mec achète une vraie chaise de bureau réglable, idéal à la fois pour travailler, et pour gamer sur Assassin's Creed Valhalla. On le comprend.

Problème bis, dans ce bureau, il fait froid, parce qu'on vit dans un appartement dont les murs sont du gruyère. Et lui, il a la maladie de Reynaud. Assis au bureau, il sent les courants d'air autour du cadre de la fenêtre. Il a les mains engourdies. Il déménage définitivement dans le salon pour travailler... et je récupère le bureau. Je mets un pull, des chaussette, let's go.

Je réinvestis mon espace.

Début janvier, une fois passée l'entrée dans une nouvelle année qui ne promet pas grand chose à l’échelle planétaire (et dire qu'on ne savait pas encore qu'il y aurait une insurrection aux États-Unis, ah ah ah, qu'est-ce qu'on rigole), m'est atterri sur le coin du nez une évidence hyper crue :

Pour être écrivaine, il faut écrire, baby.

Et écrire, hey, scoop : c'est du travail.

Jusqu'alors, je faisais le service après-vente de Moi les hommes : je parlais de mon livre, j'essuyais les plâtres de la médiatisation. En fin d'interview on me demande toujours "et la suite ?", ce à quoi je réponds que je bosse sur d'autres textes mais en vrai, je bossais surtout à cette promotion, et ça ne laisse pas tant de place pour autre chose, il s'avère. Je n'avais presque pas touché mes projets, ni de roman, ni d'essai, depuis septembre.

Avec les fêtes, la tempête médiatique s'est un peu calmée, et voilà qu'on était déjà le 4 janvier et que je me remettais péniblement au boulot. Et c'est là, vraiment, que j'ai compris à quel point c'est un boulot.

J'ai parlé plusieurs fois de ce rêve qui est le mien, et qui se réalise en ce moment. Depuis toute petite, je voulais être écrivaine. Je voulais raconter des histoires, et ne faire que ça de ma vie, si possible. Et ce n'est que maintenant que je prends conscience de la vision presque attendrissante que j'avais de ce moment où un rêve se réalise. Comme dans un conte de fées, je pensais qu'on a un rêve, et qu'un jour pof ! il devient réalité. Que c'est quelque chose d'externe. Une météorite qui rentre dans l'atmosphère, la découverte d'une espèce d'oiseaux, bref, un truc qui, juste, arrive. Et on regarde son rêve se réaliser et c'est merveilleux, un spectacle son et lumière.

Là j'y suis, mon rêve devient réalité depuis septembre, et pour que ça reste vrai, pour que je continue à vivre mon rêve, il faut que j'y travaille. Activement, et sérieusement. (Où elle découvre aussi que la réalisation d’un rêve n’annule pas les trucs chiants, comme le fait que remettre une couette dans une housse est étonnamment fatigant, ou que j’ai toujours une migraine par semaine.) (Bref, la vie continue quoi.)

Ça fait plusieurs années que je tourne autour du sujet de l'adultat. C'est quoi être adulte, quand est-ce qu'on a quitté l'enfance et que ça y est, on est définitivement passé·e de l’autre côté du miroir ? J'ai posé plusieurs jalons très concrets dans ma vie : mon premier déménagement dans un appartement choisi par moi. Notre premier canapé, ma première voiture, notre premier matelas de qualité. Ma première déclaration de revenus. Ma première grossesse imprévue. Et il doit y avoir des jalons abstraits, des trucs qui se débloquent comme des objectifs cachés dans le jeu vidéo de la vie.

Le premier deuil, la première rupture, la première gueule de bois alors qu'on n'a bu qu'une seule bière. La première fois qu'on se rend compte que non, un rêve (ou un projet) ne peut pas se réaliser totalement si on n'y met pas du sien. Ou encore, qu'on n'a jamais vraiment fini de se réaliser, que ce n'est pas Mario qui sauve la princesse Peach et hop générique, mais plutôt Mario qui attrape le drapeau, à la fin du niveau, et ensuite il y en a un autre et puis encore un autre. Et que c'est pour ça qu'on joue, en fait.

Quand le jeu en vaut vraiment la chandelle, on joue même si c'est pas très confortable, même s'il faut mettre un pull et des chaussettes parce qu'il fait froid, même s'il faut aller triturer là où ça fait un peu mal, même s'il faut recommencer le niveau dix fois.

On dirait que je vous fais un TEDx méritocrate à la "quand on veut on peut", et oh lala, loin de moi l'idée de véhiculer ces idées nauséabondes ! Maladroitement je parle là, je crois, du rapport étrange que nos rêves entretiennent avec la fiction. Je me suis toujours dit qu'il faut se préparer au pire tout en espérant le meilleur. Et en fait je crois que même si on le voulait, on ne saurait pas du tout comment se préparer au meilleur, on ne peut que le fantasmer. On ne sait appréhender le meilleur que comme des miracles — des événements fantastiques, au sens littéraire du terme, sans lien tangible avec "la vraie vie".

Je touche du doigt que le meilleur toujours s'enroule à l'ADN de la réalité.

Ça fout le vertige, et puis c'est pas plus mal aussi. Ça permet de se l'approprier. Les météorites, les oiseaux, ils ne sont pas miens. Mon meilleur, ma réussite, ça m'appartient.

Pour fêter ça, je fais la belle, installée à mon très grand bureau. Les murs sont toujours du gruyère, il pleut, j'en ai un petit peu ma claque d'être claquemurée, mais n'est-ce pas notre lot à tous·tes, ces derniers temps ? Je jubile. Le bureau est très grand, c'est parfait : comme mes idées.

Love,

Pauline

PS : Peut-être que cette newsletter se transforme en longues péroraisons sur l'écriture, on n'a pas signé pour ça vous et moi, mais écoutez, on fait avec ce qu'on a. Prenez soin de vous.


merci à Anaïs pour la relecture //
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