Ultra moderne solitude

#27 - Une période à écouter Alain Souchon au premier degré.

Salut vous,

Ça me manque un peu de ne plus pouvoir vous appeler par vos prénoms. C’est d’autant plus criant au vu du sujet que j’ai envie d’aborder ici. J’aimais bien cette petite personnalisation, cette petite illusion. Mais on est plus de 1 800 maintenant, et il fallait changer de plateforme avant de devoir allonger la monnaie.

Je vous écris alors qu’un énième reconfinement pointe le bout de son nez et qu'on est encore une fois en train de se demander à quelle sauce on va être mangé·es. Cette tergiversation anxiogène m’a fait comprendre, à force de ruminer et de me jeter sur les cacahuètes pour combler le vide en moi, que ça y est ! C’est officiel ! J’en ai marre. Ça m’a pris dix longs mois de pandémie, mais c’est acté, j’en ai par-dessus la casquette et ras-le-bol à la fois : “Covid de mes couilles ! et confinement, pareil !”, comme dirait le frère d’un ami, passablement énervé.

Je me sens seule.

Je ne suis pas seule, mais je me sens seule. Je manque de beaucoup de ce qui, d’ordinaire, me procure la sensation d’exister dans l’espace, que mon corps n’est pas totalement déconnecté de mon esprit, que je suis une vraie personne et pas un mirage qui flotte. Je ne me sens plus tout à fait entière, voilà. C’est vertigineux : je perds un peu de ce qui fait mon propre sel.

Dans la vie normale, je suis très tactile. Comme une tactique pour mieux définir mes propres contours, j’aime prendre mes proches dans mes bras, embrasser des joues, replacer des mèches des oreilles. (Toujours dans le consentement mutuel, je vous rassure.) J’aime aussi beaucoup voir les visages des gens, vous vous souvenez de ce délire ? Savoir à quoi quelqu’un ressemble et ne pas avoir à le deviner. Ça me rappelle la fois, très drôle, où j’essayais frénétiquement de déterminer si le gars avec son man-bun qui achetait du fromage de chèvre était vraiment joli ou si c’était un mensonge déguisé par le masque qui cachait les deux-tiers de ses traits. Je n’ai pas eu ma réponse. C’est le joli garçon de Schrödinger.

Les visages, oui.

Les yeux rient un peu plus fort, les mains s’agitent davantage, on exagère les mouvements des sourcils, mais on sait tous·tes que c’est du Canada Dry.

Alors exactement comme Coline Pierré le disait dans son journal d’écriture, je découvre qu’en fait, j’aime les conversations téléphoniques. Le téléphone n’a jamais essayé de nous tromper sur ses intentions : ce n’est qu’un outil pour se parler de loin et sans se voir. Je suis allée à la bibliothèque et en mettant le nez dehors, j’ai été submergée par une envie folle d’appeler toutes les copines de mon répertoire pour prendre des nouvelles. Je n’ai pas osé déranger, mais la puissance de ce sentiment m’a profondément surprise. Moi qui détestais tant le téléphone, je suis maintenant ravie de parler à d’autres êtres humains sans devoir ni décrypter leur gestuelle masquée, ni m’empêcher de les serrer contre mon coeur, ni culpabiliser pendant des semaines après avoir vu des gens d’un peu trop près parce que, vraiment, ce n’est pas très sérieux.

Et maintenant, achevez-moi, je commence carrément à me dire que dans ce grand anéantissement de nos existences tactiles depuis qu’elles sont si souvent limitées au fameux sacrosaint foyer, et bien c’est un petit feu de cheminée de s’entendre, d’entendre les hésitations, les bafouillements, les rires intimidés et les vibrations de la voix des autres. — Coline Pierré (sur Facebook)

Dans cette solitude peuplée de voix, je pense souvent au compte Instagram monade(s), et à ce post, en particulier :

A post shared by monade(s) (@monade_s_)

Je pense sans cesse à ces contacts qui me manquent au point d’étouffer de leur absence, alors même que je vis en couple et que des câlins, j’en ai autant que j’en veux. Ce n’est pas pareil. La tendresse des embrassades avec mes amies les plus chères me nourrissent différemment des caresses plus ou moins chastes de ma vie amoureuse. Cette nourriture qui manque depuis quasiment un an maintenant, je crois qu’elle a causé une carence dans mon métabolisme. Je crains de ne plus trop savoir comment être, physiquement, dans un groupe, je crains d’avoir perdu cette facette de moi, d’être trop habituée à la couche d’air réglementaire qui sépare mon corps de celui des autres. J’ai un peu froid.

Alors je ruse. Je vous parlais de mon bureau, chez moi, réinvesti récemment les jours de travail en présentiel de mon mec. Ce n’était pas suffisant : j’ai décidé de louer un espace dans un atelier d’artistes. La raison officielle, c’est que j’ai besoin de mon propre espace pour travailler, parce qu’on continue de se marcher dessus dans mon trop petit appartement. La raison officieuse, celle qui m’a fait signer sans même réfléchir : je vais avoir des collègues — d’autres artistes qui partageront mon espace. De nouveaux visages qu’il sera normal de ne pas embrasser (heureusement ptdr), mais des nouvelles personnes sympa avec qui discuter autour d’une tasse de café. Et trente minutes de marche en plein air pour rejoindre mon nouveau bureau.

De nouvelles voix à entendre, un espace à meubler, des kilomètres à avaler, décrocher le téléphone avec enthousiasme. Je ne savais pas que combattre la solitude pouvait prendre ces formes-là.

J’espère que vous allez bien aujourd’hui. Si la solitude vous recouvre comme un châle un peu troué : je pense à vous, je vous comprends. À bientôt,

Pauline


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