L’amour à la machine

#29 - éloge des amours tranquilles.

Salut,

En ce moment, j’expérimente une tristesse tellement forte qu’elle me donne envie de tout noyer et qui, dans ma tête, s’anime comme l’attaque Hydrocanon dans Pokémon. (Je suis à la quatrième arène dans Galar.) C’est un peu ne plus avoir la force de tout brûler, et compter plutôt sur la houle pour détruire, naturellement, ce qui doit l’être. Un temps à vous parler d’amour.

La semaine dernière, un peu amochée par *mouvement général en direction de la vie*, je me suis réfugiée chez mes parents et dans la littérature romantique. J’ai dévoré trois romances queer à la suite, et j’ai été frappée par un détail. Même dans les romances queer légères, les protagonistes subissaient de l’homophobie. Je me suis demandé si c’était vraiment un passage obligé, j’ai questionné cette volonté de réalisme dans un genre qui n’en a pas forcément besoin. Moi, quand je lis de la romance, je préfère ne pas être poignardée dans le dos. Bon.

J’ai donc eu envie de recommandations. J’ai posé ma question sur Instagram, on m’a conseillé Orgueil et Préjugés (J. Austen) ou Normal People (S. Rooney), et puis une réponse m’a interpellée :

Les histoires d’amour vraiment belles ne finissent pas bien.

Oh wow. Wow wow wow. Ça + ma lecture récente de bell hooks1, deux pièces dans mon jukebox. Installez-vous confortablement, je vous ai même fait une playlist.

J’ai rencontré mon amoureux à seize ans. À cette époque, j’étais une petite personne fragile qui avait peur d’une chose par-dessus tout : finir seule mangée par des animaux sauvages. Je me pensais, comme tant de femmes, totalement indigne d’amour. Sans trop exagérer, j’aurais pu mourir pour qu’on m’aime.

Voilà que je rencontre un garçon, on se plaît, on sort ensemble. C’était il y a dix ans, c’est mon premier amour, c’est mon mari maintenant. Et je me souviens très précisément du moment dans notre relation où on a eu la conversation. Celle qui fait peur.

— Mmh, j’ai quelque chose de désagréable à te dire.
— Ah. Moi aussi. Je t’écoute.
— Je crois que… je ne ressens plus de… ben… de passion, quoi.
— Hmhm. Ben pareil, en fait.
— C’est normal tu crois ? Ça veut dire que l’amour est mort ?

Ça semblait impossible. C’était trop horrible. L’amour ne dure-t-il vraiment que trois ans ? Vraiment ça fait chier si, entre tous les hommes, c’est Frédéric Beigbeder qui a raison. Plus de passion, donc plus d’amour ?! Pourtant, on aimait toujours tellement l’odeur du creux de nos cous, les soirées pelotonnés l’un contre l’autre, l’idée de vieillir ensemble. Aujourd’hui, je crois que j’ai compris. Que même si notre relation à l’époque avait été forte et passionnée, c’était une relation dans laquelle on souffrait tous les deux.

Ce n’est pas pour rien qu’on parle de la “passion” du Christ. C’est un mot qui veut dire qu’on souffre le martyre, que cette souffrance nous transcende. L’amour-passion, c’est celui qui, dans nos imaginaires, est le plus noble. On lui compose des chansons, on le filme pour la postérité, on en écrit des romans — il nous rend intarissables. C’est l’amour dans lequel il y a de l’action. Si l’amour-passion s’éteint, que reste-t-il ? (Oui, que reste-t-il de nos amours ?) On se fait chier, non ?

Au début de ma relation, j’étais malheureuse. On m’accordait enfin de l’amour, c’était tellement inattendu que je n’y croyais pas. Je faisais des crises d’angoisse quand il rentrait chez lui : j’avais physiquement peur qu’il s’en aille et ne revienne jamais. Que dans le métro, il réalise que j’étais nulle à crever, qu’il perdait son temps avec moi, et qu’il me largue sans sommation. J’avais besoin qu’il soit là, tout le temps, qu’il me rassure sur ma valeur — non, qu’il me donne de la valeur —, qu’il m’aime si fort qu’il s’oublie, qu’on ne fasse qu’un. Pour ne pas le perdre, je m’effaçais. Je ne disais pas mes désaccords, quitte à m’écraser. Parfois, il s’endormait sur mon cœur et le poids de sa tête me faisait mal mais je n’osais pas bouger, de peur qu’il le prenne comme un signe que je ne l’aimais pas assez. Ou plus métaphoriquement, que la très mince distance qu’il mettrait entre nous pour se repositionner découvre l’immensité du vide qui m’habitait.2

C’est vrai que c’est intense. Je vivais à cent à l’heure, à cent décibels — moi qui me trouvais si plan-plan, voilà que je vivais une passion. Simple, comme Ernaux, une passion qui se résumait à : “… je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi”.3 Qui est-on vraiment, quand on vit dans ces affres-là ? Un corps qui vibre, un cœur qui souffre, et puis en dehors de ça ?

Je ne renie pas cette période où mes contours étaient rendus flous par la férocité d’un amour qui prend le dessus sur tout le reste : c’est un bout de qui je suis, un bout de qui nous sommes aussi. Mais — et c’est peut-être parce que j’étais jeune et mal définie, ou peut-être parce qu’au fond, je ne suis qu’une mamie en puissance qui aspire aux mers d’huile et aux ciels bleus — ça ne pouvait pas durer. On ne peut pas rester sans contours, au risque de déborder ou de disparaître. Pourquoi l’amour le plus beau serait celui où on s’oublie ?

J’y vois, pardonnez-moi, l’héritage du patriarcat. À qui profite le crime de nos individualités sacrifiées ? Souvent aux hommes. Oui, bien sûr, les hommes vivent des passions. Mais on le sait, ce sont les femmes qui font le boulot émotionnel, ce sont les femmes qui arrondissent les angles, ce sont les femmes qui, entre quatre murs, ne font plus rien d’autre qu’attendre un homme — lequel continue sa petite vie, tranquille, d’homme du monde, du dehors, de l’extériorité. Les hommes ne s’effacent pas quand ils sont passionnés, ils écrasent. Ils prennent toute la place, gonflent jusqu’à nous obnubiler.

Alors peut-être qu’on entretient l’illusion qu’une relation houleuse est une relation noble et digne d’intérêt, parce que c’est l’endroit où l’enjeu de pouvoir est le plus fort. On se déchire pour se prouver qu’on s’aime, on tire sur la corde pour la tester jusqu’à ce que quelqu’un cède… c’est un jeu qui empreinte ses règles au virilisme.

Comment raconte-t-on l’amour ?

Il y a les romances où de vieux hommes riches sauvent des jeunes femmes pauvres. Les histoires tragiques où des bad boys ont au fond un cœur d’or et besoin de manic pixie dream girls qui n’existent que pour les réparer. Les débuts d’histoires où “je ne suis pas une fille comme les autres”. Les films d’auteur où il faut sacrifier ses rêves pour protéger l’ego de l’autre, ceux où tout finit mal parce que c’était trop fort et que ça dérangeait l’ordre établi. Il y a beaucoup d’enjeux de pouvoir : l’ascendant financier, une emprise psychologique, la supériorité morale, quel rêve vaut plus qu’un autre. L’amour qui détruit tout sur son passage. L’amour tsunami, tornade ou bulldozer.

Dans les comédies romantiques, un genre moqué parce que son public cible est féminin, les histoires sont racontées depuis leur début, et la bobine s’arrête avec la promesse d’un happily ever after qu’on ne voit pas, parce que ce n’est pas ça qui fait palpiter. Parce que good is boring et evil is sexy, ou du moins triste et tourmenté is sexy. Pourquoi le bonheur, en amour, serait-il si cucul, si insupportable ?

Pour en revenir à bell hooks (et au patriarcat, toujours), elle dit dans Tout le monde peut être féministe :

Ce qui déterminait la qualité d’un couple lesbien par rapport aux relations hétérosexuelles n’était pas le fait que les deux partenaires soient du même sexe. C’était plutôt leur degré de rupture avec les représentations sexistes de la romance et du couple.

Les relations, amoureuses ou pas, n’ont pas besoin d’être des luttes de pouvoir. C’est le patriarcat, qui a désespérément besoin d’établir une hiérarchie pour tenir debout, qui nous inflige ses conneries jusque dans les recoins les plus intimes de nos existences.

Les histoires où des amours se terminent dans les larmes peuvent être très belles, ce n’est pas la question. La question est : sont-elles de belles histoires d’amour ? Sont-elles des histoires d’un amour beau ? Ou sont-elles les histoires d’autre chose ? J’ai besoin de faire cette part des choses. J’ai pleuré devant Alabama Monroe, devant La La Land, en écoutant Ne me quitte pas et Brandt Rhapsodie, j’aime avoir parfois le cœur broyé par une histoire d’amour qui ne va pas là où je veux. Mais j’ai besoin d’avoir cet endroit en moi, un lac calme au creux d’une vallée pure, où l’amour est beau parce qu’il finit bien, parce qu’il fait grandir, qu’il construit, qu’il guérit.

Si je repense à cette passion qui m’a dévorée le temps qu’elle a duré, je dirais que c’était l’histoire d’une transformation. D’une petite personne fragile à une femme un peu plus forte, un peu plus décidée, aux contours moins flous. Chenille, chrysalide, papillon, tout ça. Aujourd’hui, je vis un amour aussi fort qu’il est tranquille — avec la même personne, et c’est merveilleux.

J’étais malheureuse quand j’étais terrifiée que chaque seconde soit la dernière, je n’avais de place en moi pour rien d’autre que cette peur au ventre. Dix ans plus tard, j’ai de la place pour tout. J’ai le cœur immense et rempli, la jauge toujours au max, de me savoir aimée à ma juste valeur. J’aime les matins à l’odeur de sommeil et d’éternité, les journées où on se manque et où c’est adouci par la certitude qu’on va se retrouver, les cheveux blancs que je collectionne en sachant qu’il les verra tous, les tatouages qui s’ajoutent sur nos peaux comme des années. Les lieux qui ont le goût de nous, les souvenirs, les selfies, les rires, les projets, et les épreuves qu’on traverse main dans la main, it’s you and me against the world baby.

Tout le monde mérite l’amour comme un radeau dans la tempête.
À bientôt,

Pauline


merci à Hélène pour la conversation qui a donné naissance à cette lettre, et à Anaïs pour la relecture //

dernières lectures en ligne : IMC ≠ bonne santé / publier un livre, ça fait quoi en vrai ? / quand la fiction inspire la violence / genre, handicap, et le féminisme dans tout ça / ces hommes qui trollent //

derniers livres ajoutés à ma liste : Guns, S. King / And Then There Were None, A. Christie / L’Anomalie, H. Le Tellier / Boyfriend Material, A. Hall / La maison qui parcourait le monde, S. Anderson

Vous pouvez toujours rémunérer mon travail sur Tipeee.

1

D’ailleurs, sans vouloir vous commander, j’ai écrit une fiche de lecture sur Tout le monde peut être féministe, dispo sur mon blog contre 3 €. Une véritable aubaine. Wow, j’adore les notes de bas de page.

2

Je trouve ici utile de préciser que ce que je décris n’est pas une relation où une personne était toxique pour l’autre. Mais quand tout le monde est en souffrance, la relation qui se tisse entre les protagonistes est douloureuse elle aussi. Et là, je crois, c’est de OK de partir, tout comme c’est OK de rester et de se réparer, soi, chacun·e de son côté, tout en prenant soin de la relation. (Pour faire clair et court : on a tous les deux commencé une thérapie.)

3

Passion simple, Annie Ernaux, 1994. (l’année de ma naissance, peuchère)