À quoi sert la fiction ?

Temps de lecture : 5 min

Salut,

Si vous êtes ici, c'est quand même probablement parce que vous aimez lire. Moi, j'aime lire et c'est cet amour qui m'a donné envie d'écrire. Et j'aime tout particulièrement la fiction. Les romans, les nouvelles, les contes et les mensonges si jolis qu'on se prend à rêver qu'ils sont vrais. Depuis que j'ai écrit un essai, on me demande très régulièrement quels sont mes livres féministes préférés, et sur quels prochains sujets je vais écrire. La vérité, c'est que je n'ai pas une immense culture théorique féministe, parce que je suis une fille des romans et que c'est avec la fiction que je me suis construite — j'ai dû lire mon tout premier essai il y a quoi, quatre ou cinq ans tout au plus. Quant à mes projets, s'ils incluent bien un futur essai, j'espère surtout qu'ils seront pleins de fiction, parce que c'est ça qui me fait vraiment vibrer.

La semaine dernière, j'ai lu Normal People, de Sally Rooney. Puis j'ai lu Conversations with Friends, puis j'ai commencé à relire Normal People en prenant des notes, puis j'ai regardé la série Normal People, puis j'ai commandé la nouvelle Mr Salary de Sally Rooney. Je vous parlerai peut-être prochainement de cette obsession soudaine pour Sally Rooney. Dans Normal People, le personnage de Connell fait des études de lettres1 et il se surprend à être totalement happé par Emma, le roman de Jane Austen.

Je n'ai pas fait d'études de lettres — j'ai fait des études de langue, littérature et culture anglaises — mais il y a une chose que je sais : peu d'hommes dans mon entourage ont lu Emma de Jane Austen. Peu d'hommes dans mon entourage ont lu Jane Austen. Je continue de généraliser : peu d'hommes dans mon entourage lisent de la fiction.

Je me dis parfois que si je devais reprendre des études (ce qui n'arrivera pas, j'ai déjà donné, berk), j'aimerais m'intéresser à la sociologie de la lecture et au genre de l'imaginaire. Une enquête pour le ministère de la Culture publiée en 20202 révèle que la part des hommes déclarant n'avoir lu aucun livre en 2019 est de 48 %, tandis qu'elle est de 30 % chez les femmes. Attention : loin de moi l'idée de fustiger les personnes qui n'aiment tout simplement pas lire, ou qui n'y arrivent pas pour une quelconque raison. Il n'empêche qu'il est intéressant de constater que les hommes lisent moins que les femmes — et que quand ils lisent, ils lisent moins de fiction. En effet, d'après une autre enquête du CNL datant de 20153, les romans sont lus par 81 % de femmes, contre 58 % des hommes.

J'y viens parce qu'en demandant à mes amis masculins (oui, j'en ai) s'ils avaient lus Jane Austen, j'ai entamé une conversation sur la fiction avec l'un d'entre eux. Il me disait que pour lui, la fiction est une manière d'enrober la réflexion, et qu'il préfère lire des essais pour nourrir ses connaissances et son regard sur le monde, car la fiction écrite ne le divertit pas tellement (il se divertit avec d'autres supports). Selon lui, c'est parce que son esprit scientifique (il est ingénieur en aéronautique) et sa socialisation très masculine le poussent à raisonner presque à outrance, "à synthétiser, schématiser, optimiser". Il me dit "c'est peut-être triste".

Je lui réponds que ce n'est pas triste en soi : ça le serait pour moi, si d'un coup j'étais privée de tout ce que je ressens quand je me plonge dans un roman. Il n'y a pas que les imaginaires littéraires qui sont valides, mais je pense fondamentalement que l'important reste de nourrir son imagination, pour ne pas qu'elle se dessèche. En la matière, peu importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse.

J'en parlais déjà un peu au micro des Trois Points4 (mais comme je ne me réécoute pas, je ne sais plus ce qui a été gardé au montage) : l'imagination est fonction de l'empathie. Si beaucoup de femmes aujourd'hui sont capables de faire montre d'empathie, ce n'est pas parce qu'elles ont ça dans le sang, mais parce qu'on leur apprend très tôt à faire attention aux autres — et, par la fiction notamment, à se mettre à la place des autres. Quand on se met à la place des autres, on s'entraîne à ressentir ce qu'iels ressentent. Et quand on passe son temps à consommer de la fiction qui met en scène des hommes blancs riches qui traversent la crise de la cinquantaine (parce que c'est ce qui a très longtemps été mis en valeur), ça fait travailler l'empathie.

J'ai regardé la saison 2 de MANHUNT, dans laquelle un homme prénommé Richard Jewell est faussement accusé d'avoir planté une bombe dans le parc olympique d'Atlanta en 1996 pour se faire passer pour un sauveur — il est en réalité innocent et il a bien sauvé des centaines de personnes d'une mort certaine. J'ai eu beaucoup d'empathie pour Richard Jewell : en surpoids, un peu lent, il est vu comme un simplet, doublé d'un "bubba"5 qui serait prêt à risquer la vie d'innocents pour prouver sa valeur. Il est maltraité par les médias, et sa vie devient un enfer : on l'attaque au supermarché, il reçoit des menaces de mort, ne trouve plus d'emploi. Ça n'a pas été très difficile pour moi de faire un petit travail d'identification, même si je n'ai en surface absolument rien en commun avec cet homme.

On a coutume depuis Descartes d'opposer raison et émotion, mais je suis de moins en moins convaincue que c'est la bonne manière d'appréhender le monde qui nous entoure. Les émotions sont partie intégrante de la vie — les reconnaître et leur faire une place est important pour se connaître soi, le monde et pour mieux relationner avec les autres.

C'est peut-être parce que je l'ai expérimenté moi-même dans les divers projets de fiction que je n'ai pas menés à bout que j'en suis arrivée à cette conclusion : je ne pense pas que l'objectif premier d'un roman devrait être l'édification de son lectorat. Pour moi, le travail de la fiction est de nous faire ressentir ces émotions auxquelles on a moins facilement accès quand on absorbe de la théorie, ou de la non-fiction. Et quand une fiction met le message politique à son premier plan (au lieu de se concentrer sur, très banalement, le racontage d'histoires), je suis la plupart du temps moins convaincue par le résultat.

Entendons-nous bien : ce n'est pas rare du tout qu'un roman fasse passer un message politique : auteurs et autrices, sont au même titre que tous les autres artistes et que l'intégralité des êtres humains, des animaux politiques. C'est un bonus, les confettis sur la glace au chocolat, le top coat sur la manucure. Dans Normal People, Sally Rooney aborde la liberté sexuelles des femmes dans les relations hétéro et la lutte des classes, sobrement et sans concession. Ces quelques phrases distillées sur le sujet au détour de dialogues parfaits continuent de me hanter. C'est beau. C'est de l'art. C'est de la fiction. C'est (aussi) politique.

Je vous laisse, je retourne annoter mon exemplaire de Normal People comme la forcenée que je suis. Take good care,

Pauline


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Autre info : le 21 avril à 19h sur Zoom, j’animerai avec Samia Basille une formation sur le logiciel Notion. L’événement est organisé par La Clameur Podcast Social Club, et on parlera de cet outil pour écrire plus facilement — de l’audio, la spécialité de Samia, mais pas que (ma spécialité à moi). Toutes les infos sur le HelloAsso de La Clameur.


dernières lectures en ligne : 🇫🇷 ode à la flemme des femmes / écrivaines de l’intime / livraison rapide, enfer capitaliste / 🇬🇧 donuts gratuits et corps fragiles / solitude en société individualiste / style vestimentaire post-pandémie //

derniers livres ajoutés à ma liste : L’événement (A. Ernaux) / Mr Salary (S. Rooney) / Beautiful World, Where Are You (S. Rooney) / Frantumaglia (E. Ferrante) / Women and Madness (P. Chessler) //

1

Marrant comme en français on dit "études de lettres" et les anglophones disent "English studies". Marrant pourquoi je sais pas, mais marrant.

2

La lecture de livre décline en France, Centre d’observation de la société.

3

Typologie des genres en France : qui lit quoi ?, Lecthot.

4

Pour (ré)écouter cet épisode qui fait aussi entendre deux de mes meilleures amies, c’est par là.

5

Un terme d'argot américain aux étymologies variées qui peut être un petit surnom affectueux, mais aussi une insulte pour parler d'un homme peu éduqué, pauvre, et gros.