Avant le sang

Temps de lecture : 7 min

Salut,

Il y a quelques mois, j'ai vu passer sur Instagram un post qui faisait un lien entre créativité et cycle menstruel. Il m'a tellement parlé, je me suis dit "mais c'est bien sûr !", je l'ai repartagé et enregistré pour le retrouver plus tard. Je devais être à peu près au milieu de mon cycle, parce que quelques semaines plus tard, je l'avais oublié. Quand mon syndrome prémenstruel a commencé, mon cerveau a occulté tout ce que j'avais appris, qui était de si bon sens, et je me suis embourbée dans une mare de "oh wow, je suis incapable et nulle, je devrais peut-être arrêter tout ce que je fais, d'ailleurs et si je contactais mes éditrices pour leur dire que finalement, je vais pas écrire le livre et que je leur rends l'argent".1

C'était ce post-là :

Il a été publié en avril, et il m'a fallu quatre cycles pour l'intégrer, voire même le réintégrer. Pourtant, ça fait 16 ans que je suis réglée, ce qui fait approximativement 200 cycles dont la majorité ont été naturels2 et je sais combien le syndrome prémenstruel me met en PLS. Pendant un temps, ma dépression était systématiquement aggravée par mon SPM, me donnant des idées suicidaires. Ça va mieux maintenant grâce aux antidépresseurs, mais je reste impactée : plus susceptible, plus grognon. Le lien que je n'avais pas fait, c'était précisément celui entre mon cycle et ma capacité à avoir confiance en ma créativité.

Le mois dernier, j'étais précisément dans une période de "bon j'abandonne ce livre, il ne verra jamais le jour car je suis nulle". Ironique, vu que c'était à propos du texte sur mon avortement. Je tweetais ma détresse avec force GIFs morveux quand man copain·e Florence a répondu : "Ah, tu es de nouveau en SPM." J'ouvre Clue, et... évidemment, iel avait raison.

Ce mois-ci, je crois que j'ai vraiment appris. Il y a quelques semaines, pile au moment de l'ovulation, j'ai commencé à écrire un nouveau roman. L'idée maturait tranquillement dans son coin, et un soir je me suis mise à mon ordi et j'ai écrit 2000 mots. Les jours suivants, j'ai continué à écrire à un rythme effréné, quittant la table du dîner en vitesse pour noter l'inspiration qui venait de surgir et me retrouvant penchée sur mon clavier jusqu'à 1h du matin. Je suis rentrée de vacances, j'ai repris le chemin de l'atelier. J'ai continué à écrire, écrire, ravie de constater que j'étais capable d'inventer des histoires sur mon lieu de travail — depuis que j'ai commencé à louer mon espace en février, j'ai surtout écrit de la non-fiction et corrigé Aux endroits brisés, pas tant "inventé" de nouvelles choses. C'était important pour moi de savoir si ce lieu, dans lequel je me sens si bien, serait aussi fertile pour mon imagination que je l'avais entrevu en y mettant les pieds pour la première fois. Il l'est : hourra.

J'ai écrit presque 10 000 mots avant que mon SPM débute. Un matin, je me suis attablée à mon bureau, j'ai ouvert un nouveau chapitre, et bien que j'aie consigné toutes les idées, je n'ai réussi qu'à taper "Chapitre 5" et à fixer le mur avec des yeux de merlan frit. Mais cette fois, j'avais intégré. Clue m'a confirmé que mon SPM venait de commencer, ce qui justifiait aussi ma sale envie de manger gras et sucré.3 J'ai lâché la rampe. Je me suis laissé la liberté de ne pas forcer. J'avais envie pourtant. C'est vrai quoi : et si passé le SPM, je n'arrivais pas à m'y remettre ? Et si en fait j'étais nulle et que cette idée était nulle ? Et d'ailleurs, et si le roman qui sort dans moins de 2 mois était tout aussi nul ? Je devrais peut-être tout annuler, par précaution, non ?

Non.

Au lieu d'entretenir ces pensées stériles, je me suis concentrée sur autre chose, mes tâches moins créatives. Répondre aux mails, travailler sur les ateliers d'écriture, et puis penser au réaménagement de mon coin de bureau. Puisque j'ai découvert que je pouvais écrire des romans dans cette pièce, j'ai décidé d'investir réellement l'espace qui m'est alloué. Dessiner des plans, traîner sur le site de Leroy Merlin et choisir une lampe de bureau m'a beaucoup aidée à faire passer ce moment désagréable où j'ai l'impression de ne plus être capable de rien.

C'est très frustrant parce que rien ne m'agace plus que les vieux gars qui ricanent "hon hon hon t'as tes règles ou quoi" dès qu'une femme hausse le ton — être ramenée à mes hormones me fait giga chier. Pendant très longtemps, donc, j'ai prétendu que mon cycle n'influençait pas ma vie. Rien ne saurait être plus faux, d'autant plus qu'avec mon SOPK4 mon corps subit des variations vraiment drastiques qu'il est difficile d'ignorer. Oui, mon humeur, mon estime de moi et ma patience sont tributaires de mes hormones. Ce n'est pas une raison pour les autres de m'infantiliser et me discréditer (d'ailleurs nombre de décisions de merde prises par les chefs d'État masculins n'ont pas l'excuse du SPM pour se justifier), mais c'est important pour moi de me connaître et de me lâcher du lest.

Je me suis souvent demandé quelle était ma vraie personnalité : celle, plutôt douce et conciliante, qui est la mienne la plupart du temps, ou celle très irritable, peu encline aux concessions, qui me submerge pendant mon SPM. Parfois je me dis que si je n'avais pas été socialisée comme "femme", je serais beaucoup plus souvent irritable, intransigeante et fainéante.

Ce que j'ai appris aussi de tout cela, c'est que créer est infiniment énergivore. Pendant mon SPM, je suis très fatiguée — je vais me coucher plus tôt et dors plus longtemps — et toute l'énergie qui me manque à ce moment-là ne peut pas être mobilisée pour créer. C'est physiologique. D'ailleurs, j'ai remarqué après avoir écrit beaucoup (ça ne m'étais pas arrivé depuis longtemps, d'écrire plusieurs milliers de mots par jour) qu'à la fin de la journée, j'étais comme vidée. Bien sûr, c'est moins éreintant qu'un job physique, répétitif, mais ça m'a fait prendre conscience encore une fois que créer, c'est du boulot. Il semblerait que la vie soit une boucle éternelle d'apprentissages, puisque j'avais déjà écrit là-dessus en janvier. (Ou alors je suis une tête de linotte, c'est pas exclu.)

Mon SPM se termine dans 4 jours si tout va bien, et comme Mathilde Lemiesle, je me sentirai vidée et soulagée. Ma créativité reviendra. En attendant, je vais acheter une étagère.

Prenez bien soin de vous,

Pauline


Ma playlist d’août contient beaucoup de chansons bêtes :

derniers livres ajoutés à ma liste : Ils étaient dix (A. Christie) / LaRose (L. Erdrich) / Anatka (K. Tidbeck) / Mrs. Dalloway (V. Woolf) / La Parabole du semeur (O. E. Butler) //

1

Peut-être qu'on n'en serait pas là si François Fillon avait ses règles.

2

Non modifiés par l'apport d'hormones de synthèse.

3

J'ai depuis acheté et dévoré sept mini-beignets au chocolat. Merci à mon coloc' d'atelier d'en avoir mangé un pour m'accompagner.

4

Syndrome des ovaires polykystiques, un dérèglement hormonal.