Francis

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Salut,

Vous ne trouvez pas étrange que je bassine l'intégralité de la planète avec mon amour pour Francis Cabrel, mais qu'aucune lettre ici n'ait encore exploré ce sentiment ? Moi, je trouve ça bizarre. Je rumine depuis quelques jours sur le pourquoi de ce comment, tout en écoutant les chansons des années 2000 composées par Squeezie et sa bande de joyeux trublions.1 J'en arrive à une conclusion qui est la suivante : je crois que mon amour pour Francis Cabrel est un endroit d'extrême vulnérabilité pour moi.

C'est beaucoup de ce qui m'a longtemps rendue "ringarde" : fleur bleue, vieillot, populaire (dans le sens socio-économique du terme). Aujourd'hui encore, quand je dis que je suis incroyablement fan de Francis Cabrel, je passe pour une alien. Même pas 27 ans et connaître Les murs de poussière par cœur ? Affirmer avec aplomb que Cabrel a tout dit de l'amour et qu'après lui, toutes nos tentatives ne sont que de pâles copies moins inspirées ? Je fais tout ça, et quand je suis en face de gens qui malgré tout (= malgré Francis) m'aimeront, ou que je parle dans le vent (de Twitter)2, j'arrive à être très sûre de moi. Mais dans l'intimité de cette lettre, et devant des personnes dont je ne sais pas si elles me veulent du bien, je crains un peu de dévoiler cette facette de moi.

Quand j'étais petite, on avait l'habitude avec mes parents et mes frères et sœur, d'aller dans le Sud pendant longtemps l'été. On avait une réserve de disques à passer pour que les douze heures de route nous semblent moins longues, je gravais même des mixtapes sur des CD. Et je me souviens très précisément de l'été où on a écouté Les beaux dégâts de Cabrel en boucle. Je connaissais (et connais toujours) toutes les chansons par cœur, sans même comprendre toutes les paroles, tous les jeux de mots. Toutes les subtilités. Ma musique préférée, c'est toujours celle que je peux chanter.

Pendant la retraite de yoga, on a fait un exercice qui consistait à lister trois de nos hobbies et ensuite pourquoi ces activités nous faisaient du bien, en quoi elles nous ressourçaient, et comment on s'y prendrait pour les transmettre à d'autres. Parmi mes trois hobbies, il y avait "Chanter". Certaines dans le groupe chantaient dans des chorales, prenaient des cours. Moi j'adore chanter en faisant la vaisselle, la cuisine, en prenant ma douche ou en étendant une lessive. C'est aussi un vestige de ma vie de famille précédente, que j'ai emporté dans mes cartons en devenant indépendante. C'était tellement plus agréable de vider le lave-vaisselle en inventant une comédie musicale qui mêlerait des tubes de Daniel Balavoine et des BB Brunes. Évidemment, Petite Marie et Je l'aime à mourir ont toujours eu une place de choix dans ces corvées-spectacles.

Bref, je vous dis tout ça parce que lundi, je suis allée voir Francis en concert avec mon amie Azilis. Un concert que j'attendais depuis plusieurs années, en me disant qu'il vieillit, le monsieur, il n'y aura peut-être pas encore mille opportunités de le voir. Et je me disais, à moitié rigolarde, "marrant, le tout-Paris branché va voir Clara Luciani sur scène, et moi j'arrange tout mon agenda professionel pour pouvoir faire 800 bornes et voir Cabrel".3 Je me disais encore que j'étais pas très rock'n'roll, un peu ringarde. Comme j'ai un mode de vie un peu ringard, où je préfère broder devant une émission de pâtisserie que courir les bars jusqu'à pas d'heure.

Mais je crois que plus le temps passe — plus je vieillis, peut-être, même si je dis encore "grandir" à mon relatif jeune âge — plus je suis heureuse de ces facettes de ma personnalité. Heureuse d'y être fidèle, surtout, et de ne plus essayer de me couler dans un moule qui me blesse aux entournures. Je crois qu'une partie de mon identité est justement d'être "celle qui ne rentre pas dans le moule" (alors qu'à bien des égards, je suis ce qui est attendu de moi), être en décalage m'a longtemps fait me sentir "moins bien que", et maintenant je trouve mes différences intéressantes. Je pense fondamentalement que la différence est intéressante.

Ça me fait penser à ce post de Zineb Fahsi, qui a pas mal résonné en moi :

A post shared by Zineb (@zineb.fahsi)

Elle y dit que l'injonction à "être unique" et à "devenir soi-même" est épuisante, il faudrait toujours "sortir de l'ordinaire" et "travailler à se distinguer". Un naufrage individualiste qui est accentué par l'accélération de la communication, qui nous pousse à une mise à jour constante et surtout, à communiquer sur cette mise à jour, tout le temps et très vite. Alors attendez, comment je vais raccrocher mes wagons, moi.

La différence m'intéresse, la manière dont chacun·e va appréhender le monde forme un kaléidoscope de points de vue fascinant. Mais ce que je trouve vraiment intéressant, au fond, plus devenir unique, c'est accepter la différence qui est déjà là, la weirdness qu'on se trimballe comme un boulet depuis des années. Je suis toujours en équilibre entre ma profonde satisfaction de me savoir insignifiante, et la reconnaissance que j'ai pour ces petites bizarreries qui me rendent unique sans avoir à rien cultiver, juste être et vivre justement, comme dit Zineb.

J'ai été élevée en écoutant Nostalgie, je n'aime pas mélanger les aliments dans mon assiette, quand j'écoute des gens parler je trace dans l'air les mots qu'iels prononcent sans m'en rendre compte. Voilà trois petites bizarreries qui participent à faire de moi ce que je suis.

Beaucoup de mon boulot en devenant adulte a été, continue d'être, d'apprendre mon propre paysage. Dans celui-ci, il y a notamment la poésie de Francis Cabrel et la certitude que ma vision de l'amour, de la beauté et des petites choses en a été fortement influencée.

À la fin du concert, Francis Cabrel a quitté les planches presque en s'excusant. Il a salué le public qui l'applaudissait à tout rompre depuis l'arrière-scène, tout à droite. Comme si être au centre et à l'avant pendant deux heures lui avait coûté, n'était pas ce qu'il préférait au monde. Comme si être un peu en retrait, un peu dans l'ombre, c'était plus confortable pour lui. Je me fais peut-être des idées, mais cette interprétation colle bien avec l'image que je me fais du plus grand poète de notre époque.4

Et j'aime vraiment beaucoup que Cabrel se laisse être et vivre, depuis le début, avec son accent, son Sud, ses chansons d'amour, sans se couler dans un moule. Ça m'inspire, c'est à ça que j'aspire.

Prenètz suènh de vos,5

Pauline

1

Moi je préfère Time Time, et vous ? Plutôt Trei Degete ou Ambiance Skandal ?

2

Ne nous mentons pas, on parle beaucoup dans le vent sur Twitter.

3

Entendons-nous bien, j'adorerais voir Clara Luciani en concert aussi. Je me dis que j'ai un peu plus de temps.

4

J’assume cette opinion 200 %, don’t @ me comme on dit.

5

Pardon à tous·tes mes Occitanos sûr·es pour la probable approximation, j'ai fait tout ce que j'ai pu.