Grands corps malades

Temps de lecture : 5 min

Salut,

La pandémie qu’on traverse questionne le rapport qu’on entretient avec notre propre enveloppe. Je me disais ça alors que j’attendais mon rendez-vous chez le neurologue, ce matin, un peu trop tôt pour être honnête. Je me disais ça tout en tenant mon bras endolori par la première injection du vaccin contre le Covid. Je me disais qu’un corps, c’est quand même spécial.

Quand j’étais adolescente, je n’avais aucune intention d’habiter mon corps. J’ai été anorexique quelques années, j’en ai déjà parlé je crois, et à chaque fois je reviens à la certitude que pour moi, cette maladie n’était pas née d’un besoin de contrôler mon poids ou mon image ou mon corps, mais d’un désintérêt total pour ce dernier. Et pourtant, parfois la seule manière de me ramener au présent et de ressentir quelque chose enfin, était de faire du mal volontairement à ce corps, le mien.

Depuis que je suis toute petite, j’ai des migraines. J’ai appris il y a quelques mois seulement que certaines afflictions que j’avais eues enfant, étaient en fait des symptômes de migraines infantiles.1 Une fois réglée, j’ai fait de plus en plus de migraines, jusqu’à en avoir 4 à 5 par mois, et être un peu handicapée au quotidien par ces crises qui durent de quelques heures à plusieurs jours, et me laissent vidée de toute énergie.

Pendant la migraine, impossible de quitter mon corps. Pendant les crises de douleur liées à une maladie génétique qui court dans ma famille, c’est pareil.

“Ici et maintenant” ? Ouais bof du coup, merci je préfère rester dans la petite forêt mignonne là-bas. (Vous avez vu, je donne tout pour cette newsletter, même je dessine bof à 23h pour vous offrir cet aperçu incroyable de ma psyché.)

La douleur physique, c’est l’instant présent à l’état le plus cruellement pur. La pleine conscience n’est plus une option, et plus vraiment un état désirable en fait. Quand la pleine conscience était tendance, on en a fait des caisses sur la sérénité qui devrait automatiquement nous submerger en n’étant nulle part ailleurs qu’ici-maintenant. Mais c’est sans compter que le corps, comme la tête, peuvent être des lieux de souffrance. Combien de fois m’est-il arrivé, assise sur mon coussin de méditation et le dos irradié d’une douleur sourde, de serrer les dents parce que j’étais censée « accueillir la douleur sans la juger, sans la retenir ni la rejeter » ? Combien de fois me suis-je dit « je suis pas venue ici pour souffrir, OK » ?

J’ai arrêté la méditation de pleine conscience, parce que comme l’explique très bien Lev dans le post ci-dessous, le self-care n’a pas qu’une seule forme et celles qui sont à la mode en ce moment peuvent très bien ne pas vous convenir. C’est correct. Pour moi, la pleine conscience c’était un threesome glauque entre moi, mes idées anxieuses et mon corps cassé.

A post shared by @rosen.lev

J’ai donc un corps vaguement défaillant. Je fonctionne comme une machine un peu grippée, j’avance mais pas toujours avec fluidité, ou à la vitesse qu’il faudrait. Je remarque en écrivant ces mots que je suis passée dans ma narration d’un corps qui serait à côté de moi, entité séparée, à un « je » unitaire qui m’englobe. C’est Céline qui parlait dans un post avec humour et poésie de cette manie qu’on a de « parler à son corps » comme s’il était fondamentalement séparé de nous, une entité externe, un appendice à notre conscience. Elle dit ensuite :

Plutôt que « j’aime/je déteste mon corps », c’est bien un « je m’aime/je me déteste » qui se joue. [...] Mon corps, c’est je ; je ne veux pas l’amenuir ni le glorifier, je veux juste le considérer pour ce qu’il est : moi-même.

A post shared by @lesmotsailes

Et c’est quelque chose qui m’a puissamment frappée alors que je me remettais de mon avortement — qui me poursuit depuis sans cesse. Ma dépression, c'est ma tête (mon esprit) qui va mal à cause de mon corps (et sa sérotonine flinguée), lequel va mal à cause de plein de choses (ma tête, la vie, Macron...). Mes migraines, ça se passe dans ma tête, mais dans ma boîte crânienne cette fois2 et ça influence la santé mentale, bien sûr. Mon anxiété, c'est encore une fois la vie qui vient tout agiter, me faire suer à grosses gouttes, accélérer mon rythme cardiaque, modifier mon sommeil. Je suis autant un corps qu’un esprit. Ah, on en a fait du chemin.

Je n’aimais pas trop être touchée, plus jeune. Ça me faisait frémir de dégoût, qu’on m’effleure, me pousse ou me claque la bise. Un dégoût par procuration, en fait, car j’étais embarrassée que les autres aient à toucher ce qui moi me gênait tant. En faisant la paix avec mon corps (et donc moi-même, oh, poésie), j’ai aussi appris à expérimenter une satisfaction tangible, tactile. J’ai découvert que la bise me répugnait toujours, mais que j’avais besoin de stimulations sensorielles qui avaient du sens pour moi. Le velours d’une peau contre la mienne pendant l’amour, la main d’une amie dans mon dos, un baiser posé sur ma joue avec une véritable affection.

Des contacts appuyés, qui réveillent aux points de pressions entre les corps un feu d’artifice fait de chair de poule, de plaisir et de certitude d’exister. Si j’ai bien aimé devenir adulte, c’est en partie pour ce que ça m’a appris des corps. Qu’ils peuvent être autre chose que des sources de honte ou de souffrance ; qu’ils peuvent aussi faire lien, ancrer.

Pendant la pandémie, j’ai expérimenté à nouveau l’absence de lien et la solitude corporelle profonde (j’en parlais dans ce numéro), et le bras ankylosé de Pfizer, j’ai retrouvé ce fantôme adolescent de me sentir exister uniquement dans la douleur. Le résultat d’un an de sédentarité, d’isolement social et physique, de violences en ligne et de douleurs corporelles.

J’essaye de finir cette lettre avec une note positive — je me rends bien compte que tout ça est très fouillis —, mais je n’ai pas réglé mes problèmes avant de commencer à vous écrire. Et je trouve qu’être une femme et/ou avoir un corps perçu comme féminin, c’est souvent dur et plein d’épines. (J’aimerais m’en foutre, mais je n’y arrive pas tous les jours.) Alors je vous laisse avec cette dureté qui pique, comme la tige d’une rose, avec au moins la bonne nouvelle que j'ai désormais un traitement de fond pour mes migraines et qu’avec un peu de chance, je vais pouvoir vivre un peu mieux, main dans la main avec mon corps — avec moi-même.

À bientôt,

Pauline


Ça fait trois jours que j’ai cette chanson dans la tête alors que je ne suis même pas sûre de l’aimer :

Dernières lectures en ligne : 🇬🇧 reconnaissance du post-partum / 🇫🇷 dire au revoir à Paris / quand les femmes écrivent, ce n’est pas politique / ciels qui tombent sur nos têtes / 🎧 violence des femmes //

Derniers livres dans ma liste : À la demande d’un tiers (M. Forget) / Viendra le temps du feu (W. Delorme) / Daemon voices (P. Pullman) //

1

Si ça vous intéresse, quelques ressources ici : migraines infantiles / consulter pour des migraines

2

Grosso merdo, c’est donc : une inflammation stérile qui dilate des vaisseaux sanguins dans le cerveau, causée par des stimuli physiques ou psychologiques (pics de stress, d’hormones…). Ça passe par plein de zones du cerveau (d’où les troubles sensoriels bizarres et multiples des auras), ça affole l’hypothalamus, etc.