Interruption du programme

#28 - joyeux pandémiversaire, poop emoji.

Salut,

Hier matin, à moitié nue et échevelée, j’ai répondu à une interview depuis mon lit en faisant comme si c’était normal d’être dans l’état de fatigue avancé qui est le mien. (Salut Marie, c’était très chouette de vous parler.) Le temps passe et je suis de moins en moins éloquente, de moins en moins articulée. Quand je dois parler en anglais, je mets plus longtemps à trouver mon accent, et surtout à trouver mes mots. Je compte les semaines depuis le début de la promotion du livre qui continue de m’habiter bien longtemps après que je lui aie dit au revoir. Je crois qu’on appelle ça être hantée.

Je l’ai sûrement déjà dit ici, ou ailleurs (je ne fais que me répéter ces temps-ci, alors je vais arrêter de m’en excuser et vous allez me pardonner d’avance), je n’ai jamais été fan de la métaphore de la maternité pour parler de la relation entre un·e artiste et son œuvre. Je trouv(ais ?) ça un peu essentialisant, un peu forcé aussi. N’ayant jamais été mère, qui suis-je pour dire que ce que je traverse ressemble à un post-partum ? Illana, qu’en penses-tu, toi qui es en plein dedans ?

Il n’empêche que je commence à saisir un peu le parallèle. Le plus dur n’est pas derrière moi. Faire exister ce livre est beaucoup plus complexe que tout simplement l’écrire et attendre qu’il soit lu. Parler de lui constamment me donne l’impression d’être devenue quelqu’un qui s’exprime en “émèl” au lieu de millilitres. Mon livre a 25 semaines, et je peux vous dire qu’il ne fait pas ses nuits. En témoigneront mes cernes.

Il y a une semaine, on a commencé à regarder WandaVision. Outre le fait qu’Elizabeth Olsen me fait me demander “veux-je être elle ou être avec elle ?” sans cesse et que le format est réellement novateur, j’ai été frappée par les titres des épisodes. En mode révélation profonde sur l’existence.

L’an dernier à cette date, j’étais réunie avec ma famille pour le dernier anniversaire qu’on fêterait tous·tes ensembles sans le Covid. On en parlait déjà un peu, “au bureau on continue à se faire la bise — oh bah je sais pas tu sais, ça a l’air d’inquiéter les gens". Un mois plus tard, motherfucking lockdown. Eh bah nique. Réaction à chaud en y repensant.

Malgré une perte d’emploi et la maladie en début de Covid, mon petit foyer s’en est bien sorti, en 2020. Je n’ai pas songé à trop me plaindre de la situation pendant que mon livre était acheté partout dans le monde, et que je nageais dans une reconnaissance de mon travail qu’il est extrêmement rare de pouvoir expérimenter à mon âge. J’ai profité. Je me suis laissée porter. J’étais fatiguée mais c’était normal. Show must go on, je joue mon rôle, je fais mon taf, j’ai de la chance d’avoir encore du taf, alors j’y vais. C’est pas le moment de niaiser.

On est mi-février — ça fait à peu près un an que j’ai rendu le manuscrit de Moi les hommes — je n’ai pas niaisé une seconde. Et je suis au bout du rouleau, au fond du seau. Et ce n’est plus de la fatigue normale, c’est de l’épuisement. Et ce n’est pas juste parce que je travaille trop. C’est parce qu’on est en plein milieu de la plus longue coupure publicitaire de l’univers. Et comme chacun·e sait, les pubs c’est toujours

  • trop fort

  • trop long

  • criard

  • profondément inutile

  • souvent offensant

  • et toujours débilitant.

La vie normale a déraillé soudainement. Après la neige du premier confinement, où j’avoue avoir été émerveillée par les rues fantomatiques, où je n’étais pas gênée par la file d’attente devant le supermarché parce que j’avais l’impression d’un effort collectif pour faire attention, la coupure pub a commencé.

Il est attendu de nous qu’on suive le rythme, qu’on s’intéresse à ce qui se passe, qu’on hoche la tête, qu’on ait de l’entrain, qu’on soit de vrais yes man. Le monde continue de tourner, à une vitesse un peu ahurissante : mauvaise nouvelle sur mauvaise nouvelle, il faut reprendre le boulot “comme avant”, continuer à consommer “comme avant”, sourire, dire bonjour et merci “comme avant” — mais ! Mais rien n’est comme avant.

Tout bas, on n’ose même plus se poser la question qui tue. À quand la reprise des programmes habituels ?

Début janvier, je n’avais pas encore compris tout ça. Je me disais, hé meuf, t’as du boulot, profites-en. Quelle genre d’ingrate fait la moue devant des propositions alléchantes de faire exactement ce qu’elle aime et d’en parler au monde entier ? Moi. Un mois et demi plus tard : moi, totalement moi. Parce que peu importe combien je suis reconnaissante de ma vie, la vie en général, elle, continue d’être sérieusement à chier pour toutes les personnes ici qui ne passent pas leur temps dans des vols long-courrier pour profiter des plages de Bali, du soleil des Antilles.

Je n’avais pas encore pris conscience de l’impact qu’est en train d’avoir cette pandémie sur moi, en tant que jeune femme en dépression, soudainement exposée médiatiquement, cible de cyberharcèlement, écrivaine en devenir. J’ai passé tellement de temps à attendre mon moment, et apparemment mon moment c’est maintenant, alors il ne faudrait pas le laisser passer. Mon moment (ma réalisation personnelle) se mélange à tous mes paramètres personnels et au-dessus de tout ça il y a le filtre de la pandémie. Il y a le bruit de la pandémie. Il y a qu’il faut comprendre que je ne suis pas surhumaine et qu’il n’y a aucune raison pour que j’arrive à fonctionner normalement alors que rien — absolument rien — dans la vie n’est plus jamais normal.

Ni moi, ni mes habitudes, ni mes repères, ni le monde que j’habite.

Oh oui, c’est une question de survie.

J’ai commencé à regarder les symptômes du burn-out, et bon, ben, gloups quoi.

On va bien gentiment toutes et tous se regarder longuement dans le miroir et se demander, collectivement :

Comment ça putain de va ?

Puis on va attendre que les études scientifiques donnent un nom à ce curieux syndrome du burn-out pandémique. Et que les gouvernements prennent des mesures pour éviter la catastrophe qui nous pend au nez, c’est-à-dire que ça empire, et que la majorité d’entre nous garde des séquelles psychologiques à long terme dignes d’une exposition soutenue à la publicité “Mercurochrome, le pansement des héros”, en boucle non-stop, pendant 365 jours.

Pour survivre alors :

  • Je vais passer quelques jours chez mes parents

  • Je lis des romances queer car j’aime l’amour

  • Je fais des currys dans Pokémon

  • Je mange des pommes pour me rassurer

  • J’essaye de profiter de mes 4 km de marche par jour

Et vous, qu’est-ce qui vous aide ? À bientôt,

Pauline


Prière de prendre soin de vous, et des personnes vulnérables autour de vous. Il n’y a pas grand chose de plus important. Je ne sais pas si ça peut être considéré comme du selfcare, en tout cas voici ma playlist de février (attention, il y a du Souchon) :

dernier article lu : les femmes sont influenceuses, les hommes créateurs de contenu / la pureté militante ravage les milieux militants //

derniers livres dans ma liste : Intimations, Z. Smith / On Connection, K. Tempest / Martin Eden, J. London / Ancillary Justice, A. Leckie / Men Who Hate Women, L. Bates //

Vous pouvez toujours rémunérer mon travail sur Tipeee.