What life could be

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Salut,

Depuis la fenêtre du train, je vois qu’au-dessus de moi il y a des nuages très gris, et juste à côté, un ciel très bleu. À l’heure où vous me lirez, je serai en train de rentrer chez moi après trois jours de résidence d’écriture, mais à l’heure où je vous écris, je suis en route pour retrouver des copains que je n’ai pas vus depuis que ma vie a été totalement bouleversée. Oh, j’ai hâte.

La semaine dernière, j’ai fini de regarder Ia série Schitt’s Creek, et je vais en parler en détails ici. Je comprends que les spoilers peuvent soûler donc si vous ne voulez pas vous faire divulgâcher Schitt’s Creek, je vous recommande de vous arrêter ici et de revenir plus tard. Mais en vrai, ce que je vais raconter ne devrait que vous donner encore plus envie de voir ça de vos propres yeux.

Le pitch est simple : les très riches Rose perdent toute leur fortune à cause de malversations et déménagent dans une petite ville bouseuse au milieu de nulle part, où ils vont découvrir la vraie vie, loin des dorures et de la jet-set. Les Rose, c’est John, ancien magnat du vidéoclub, sa femme Moira, actrice star d’un soap-opera, et leurs deux enfants déjà adultes, David et Alexis. Et Schitt’s Creek, c’est n’importe quel petit village.

Au début, je me réjouissais juste de voir des riches souffrir, on ne va pas se mentir. Et ils souffraient autant qu’ils étaient insupportables.1 Tout le casting est incroyable, mais ce n’était pas suffisant pour me faire adorer la série et ce n’est vraiment qu’à la saison 3, quand le personnage de Patrick entre en scène, que je me suis profondément attachée à l’univers, à l’humour et à ce que les créateurs de la série – Dan et Eugene Levy, qui jouent respectivement David et John Rose – ont voulu faire. Patrick, qui se découvre gay, c’est l’amoureux de David.

Il y a quelques jours, j’ai regardé le dernier Cordialement Best Regards de Nathalie Sejean, et tout s’est aligné. Elle y parle d’un concept inventé par un certain Kevin Kelly, la protopia (protopie, en bon français traduit par Nathalie). Je vous le cite :

Si on essaye d’imaginer une utopie comme quelque chose de parfait et de statique […] on s’ennuierait à mourir. […] Je pense qu’une meilleure vision des efforts à fournir est ce que j’appelle la protopie, qui est l’idée qu’on essaye de progresser, d’avancer, dans des améliorations minuscules et incrémentales. Et ces petites améliorations chaque années, quand elles s’ajoutent sur des décennies ou des siècles, deviennent des civilisations.2

Et alors que je venais à peine de me remettre de mon visionnage du documentaire Best Wishes, Warmest Regards (oui, ces deux titres proches me font sourire) qui relate le tournage de la sixième et dernière saison de Schitt’s Creek, j’ai compris exactement ce qu’était la protopie.

Dans ce documentaire, les acteur·ices principaux du casting sont assis·es autour d’une table et Noah Reid, qui joue Patrick, lit une lettre envoyée par le groupe Facebook Serendipitydodah – Home of the Mama Bears, un groupe de mères d’enfants LGBT+. Cette lettre dit, entre autres :

Votre volonté d'explorer, d'informer et d'éduquer sur les personnes LGBTQ et leurs relations d'une manière divertissante mais respectueuse et positive donne un ton qui fait souvent défaut. Vous avez créé de nouvelles façons pour les téléspectateur·ices queers de se voir représentés et, d’une certaine manière, c'est tout aussi important que les batailles que nous menons encore. Par conséquent, le travail que vous avez tous·tes accompli sur Schitt's Creek nous a beaucoup encouragés et nous a donné beaucoup d'espoir quant à l'avenir de nos enfants.3

À ce moment-là, moi, je suis en larmes en fait. Le cast de la série explique que Schitt’s Creek a inventé un monde où l’homophobie n’existe tout simplement pas.4 David y est pansexuel sans aucun problème pour personne, et ce n’est pas le seul personnage masculin à aimer les filles comme les garçons – “j’aime le vin, pas l’étiquette”, dit-il dans une métaphore qui sert aujourd’hui à des milliers de jeunes LGBT+ américains à définir leur sexualité.

Quand Patrick découvre ses sentiments pour David, le scénario n’en fait pas tout un pataquès : il a envie de l’embrasser, ne sait pas s’y prendre, et finalement il est juste reconnaissant que David se lance. Son coming-out à ses parents aurait pu être un moment de tension dramatique horrible, mais la seule chose qui les peine, c’est que leur fils adoré ait pu craindre une seconde leur réaction. Et dans la toute petite ville de Schitt’s Creek, dans laquelle les lycéen·nes sont peu nombreux·ses à aller à l’université, où les fêtes se tiennent dans une grange et où le maire a une coupe mullet, il n’y a pas un seul homophobe. Tout le monde le monde couve David d’un regard bienveillant quand Patrick lui chante une sérénade au beau milieu d’une soirée open mic.

Wow, pas très réaliste, tout ça, hein. “Ça ne prépare pas les jeunes au vrai monde, qui est cruel et méchant.”

Mais la fiction n’a pas forcément à être réaliste, et si le vrai monde est cruel, il faut le changer. Là où Schitt’s Creek et la protopie se rejoignent, c’est qu’en ayant décidé d’imaginer “ce que la vie pourrait être”, les créateurs de la série ont activement participé à la rendre plus douce pour des milliers de téléspectateur·ices qui se sont senti·es aimé·es, compris·es et reconnu·es. Peut-être, aussi, qu’ils ont activement aidé d’autres personnes qui se demandent encore comment composer avec un monde qui change très vite, à réaliser que tout va bien se passer, qu’on peut ouvrir les bras aux personnes LGBT+ sans que la Terre cesse de tourner. Qu’au contraire : ça rend tout le monde plus heureux.

Ils ont créé une histoire d’amour gay sans drame autour de l’homosexualité. Punaise, ça n’arrive pas si souvent !5 C’est une histoire d’amour comme une autre, à part que pour les personnes LGBT+ qui ont si peu l’occasion de voir ce genre de représentations, c’est tout sauf anodin. Ma gorge se serre quand j’y pense. Je sais très bien que si j’avais grandi en voyant une sitcom aborder la bi/pan/homosexualité de cette manière-là6, j’aurais été une jeune adulte infiniment plus heureuse.

Maintenant, laissez-moi boucler cette histoire en ramenant sur le devant de la scène mon petit livre jaune à moi, Éloge des fins heureuses de Coline Pierré. Dedans, elle dit une phrase que j’ai un jour écrite à mon tour à mon amoureux sur une carte de vœux :

Si je crois tant aux comédies romantiques, c’est sans doute parce que j’en vis une.

Et je pense que si Dan Levy, qui est gay et out auprès de sa famille depuis qu’il a 18 ans, a créé cette belle protopie avec son père, c’est qu’ils ont compris tous deux qu’ils avaient vécu une chance qui ne devrait pas en être une – une chance qu’ils ont voulu partager. C’est ce qui m’a le plus émue devant le documentaire : je me suis dit punaise, imaginer une histoire comme Schitt’s Creek entre père et fils, est-ce que ce n’est pas une superbe déclaration d’amour paternel (tu es parfait à mes yeux) et filial (je te fais confiance avec mon histoire) ?

La fiction peut être incroyablement généreuse.

À bientôt,

Pauline


Tous les GIFs sont extraits de Schitt’s Creek (duh). La playlist du mois est dispo ici :

Dernières lectures en ligne : des sauts dans le vide / cocon, prison ou page blanche, espace domestique et art //

Derniers livres dans ma liste : L’année de grâce (K. Liggett) / Interruption (S. Vizzavona) / Trois mois sous silence (J. Aquien) / De mon plein gré (M. Forget) / Thelma, Louise & moi (M. Delvaux) //

1

En anglais, on peut dire “insufferable”, soit insouffrable, puisque souffrir peut vouloir dire supporter. Vous aimez les petits points franglais comme ça ? C’est une partie de mon côté insupportable.

2

“If we try to imagine a Utopia as everything perfect and static […] we would be totally bored out of our minds. […] I think a better vision of where to aim our efforts is what I call Protopia,which is this idea that we’re just trying to progress, to move forward in an incremental, tiny improvements. And that minor improvement every year, when it’s compounded over decades or centuries becomes civilisations.” (Depuis le blog en anglais de Nathalie.)

3

Your willingness to explore, inform and educate about LGBTQ people and their relationships in an entertaining but respectful and positive manner sets a tone that is often missing. You have created new ways for queer viewers to see themselves represented and in its own way that is just as important as the battles we are still fighting. Therefore, the work you have all done on Schitt’s Creek has encouraged us greatly and given us much hope about the future for our kids.” (toute la lettre ici.)

4

Le sexisme et le racisme non plus, d’ailleurs.

5

Souvenez-vous, j’en parlais dans ce précédent numéro au GIF fort à propos. (Passion m’autoréférencer, décidément, je ressemble à un homme chercheur.) (Blague de niche.)

6

(Du côté féminin du spectre, on peut citer One Day At A Time qui prend presque la même lunette normalisante pour Elena.)